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La Banque Africaine de Développement entre continuité et renouveau :

Bilan du président sortant et enjeux de la nouvelle présidence mauritanienne

Alors que la Banque Africaine de Développement vient de changer de direction, l’heure est au bilan et à l’analyse prospective. Entre l’héritage contrasté du président sortant Akinwumi Adesina et l’élection anticipée mais symboliquement forte du Mauritanien Mohamed Ould El Moustapha, se dessinent les contours d’une nouvelle gouvernance. Cet article revient sur les moments clés de cette transition, les enjeux géopolitiques qui l’ont entourée, et les attentes nourries par cette nouvelle présidence.

Un tournant stratégique pour la BAD

Un nouveau chapitre s’ouvre à la Banque Africaine de Développement (BAD). Depuis quelques semaines, un nouveau président, le Mauritanien Mohamed Ould El Moustapha, préside aux destinées de la première institution financière panafricaine. Son élection, loin d’être un simple processus protocolaire, a été précédée de péripéties politiques et diplomatiques majeures, révélatrices des tensions, des attentes et des dynamiques qui traversent aujourd’hui le continent africain.

Avant de se projeter sur les perspectives de cette nouvelle ère, il importe de revenir sur le bilan du président sortant, le Nigérian Akinwumi Adesina, qui aura marqué de son empreinte deux mandats successifs (2015–2024).

Un bilan contrasté mais décisif : l’héritage d’Akinwumi Adesina

Sous la présidence d’Akinwumi Adesina, la BAD a connu une visibilité internationale accrue et une structuration stratégique de ses interventions autour de l’initiative des "High 5s" : Éclairer l’Afrique, Nourrir l’Afrique, Industrialiser l’Afrique, Intégrer l’Afrique, et Améliorer la qualité de vie des Africains.

Ces priorités ont permis de réorienter l’action de la BAD vers un impact plus mesurable, en particulier dans les secteurs de l’énergie, des infrastructures rurales, de l’accès à l’eau potable et du financement des femmes entrepreneures. Le programme "Affirmative Finance Action for Women in Africa (AFAWA)" est un exemple emblématique de cette orientation.

Cependant, le mandat d’Adesina n’a pas été exempt de critiques :

      1. Gouvernance interne parfois jugée centralisée,

      2. Problèmes de communication au sein de la hiérarchie,

      3. Relations tendues avec certains États membres non régionaux,

      4. Et une perception d’hyper-personnalisation de l’institution.

Malgré ces réserves, son leadership a permis de renforcer la stature diplomatique de la BAD sur la scène mondiale, notamment dans les débats sur la réforme de l’architecture financière internationale, le climat et la dette.

Pressions extérieures et tensions diplomatiques : l’épisode Trump

Le second mandat d’Akinwumi Adesina à la tête de la BAD a été marqué par une crise institutionnelle majeure, née d’un différend diplomatique avec l’administration américaine de Donald Trump. En 2020, des allégations anonymes sur la gouvernance interne de la Banque ont suscité une enquête interne, puis une tentative d’imposition d’une enquête indépendante par les États-Unis — pourtant en contradiction avec les statuts de l’institution.

Face à cette pression, plusieurs chefs d’État africains, dont ceux du Nigeria, du Rwanda, du Bénin et du Ghana, ont publiquement réaffirmé leur soutien au président Adesina. Finalement blanchi par les procédures internes et un comité indépendant, ce dernier fut réélu pour un second mandat.

Mais l’affaire laissa des traces. Elle révéla les limites de la souveraineté africaine dans les institutions multilatérales, même dites « africaines », et mit en lumière les lignes de fracture entre pays membres régionaux (africains) et non-régionaux (comme les États-Unis, le Canada, la France ou le Japon). En représailles discrètes, l’administration Trump réduisit son niveau de contribution au capital de la Banque, rompant avec le soutien traditionnellement affirmé de Washington à la BAD.

Cet épisode, mal vécu sur le continent, a ravivé la volonté de réformer la gouvernance de la Banque afin d’enraciner davantage ses mécanismes dans une logique panafricaine, moins exposée aux influences extérieures. Le choix d’un président mauritanien au profil plus discret, soutenu massivement dès le départ par les pays africains, s’inscrit aussi dans cette recherche d’équilibre et d’autonomie stratégique.

Une élection disputée, une victoire symbolique

L’élection du nouveau président mauritanien n’a pas été une formalité. En coulisses, plusieurs candidatures se sont affrontées, et le climat de tension géopolitique entre certaines puissances africaines et extra-africaines a complexifié le processus. Le choix de Mohamed Ould El Moustapha est apparu à la fois comme un compromis stratégique et une affirmation d’un nouveau souffle.

Dès les prémices de la campagne, plusieurs voix influentes du continent, issues notamment de l’Afrique de l’Ouest et du Maghreb, ont affiché un soutien clair et déterminé au candidat mauritanien. Ce soutien s’est construit autour de trois axes :

       1. Une volonté de recentrer la BAD sur sa vocation panafricaine et non sur des logiques de leadership national ou de marketing institutionnel ;

       2. Le besoin d’un retour à une gouvernance collégiale et participative ;

      3. La reconnaissance des qualités personnelles de diplomatie, de rigueur et de discrétion du candidat mauritanien.

En réalité, ce soutien précoce a largement pesé sur l’issue du vote. Plusieurs chefs d’État et ministres des finances, dont le président béninois Patrice Talon et son ministre de l'Économie et des Finances, Romuald Wadagni, avaient déjà scellé leur choix bien avant la tenue du Conseil des gouverneurs. Cette dynamique d’adhésion anticipée a isolé d’autres candidatures et permis une victoire nette et presque consensuelle du Mauritanien.

Quel cap pour la nouvelle présidence ?

Le président Mohamed Ould El Moustapha arrive avec une réputation d’homme de dossiers, fin connaisseur des enjeux budgétaires africains et promoteur d’un développement respectueux des cultures et des équilibres sociaux.

Parmi les chantiers attendus :

     - Un audit stratégique du portefeuille d’interventions de la Banque,

     - Une réforme des mécanismes d’évaluation et de suivi des projets,

     - Le renforcement de la cohésion interne et de la transparence,

    - Et surtout, une plus grande articulation entre les priorités africaines et les standards mondiaux (climat, dette, numérique, inclusion).

Mais au-delà des réformes, c’est bien une vision qui est attendue : celle d’une BAD modernisée, mais enracinée dans les valeurs africaines, capable de catalyser les énergies endogènes sans sacrifier sa crédibilité internationale.

 Un moment fondateur pour la BAD et l’Afrique

Le passage de relais entre Akinwumi Adesina et Mohamed Ould El Moustapha ne marque pas une rupture brutale, mais plutôt une transition stratégique. Une occasion rare de repenser la place de la BAD dans l’Afrique du XXIe siècle. L’enjeu est clair : doter le continent d’une institution financière véritablement souveraine, crédible, proche des réalités locales et porteuse d’un projet collectif africain.

La légitimité politique acquise par le nouveau président, dès avant son élection, constitue à la fois une force et une responsabilité. C’est désormais à lui qu’il revient d’inscrire cette nouvelle présidence dans la continuité des engagements panafricains, tout en ouvrant de nouvelles voies vers une gouvernance plus enracinée, plus équitable, et plus visionnaire.

 

Mouhamed M. Akambi Expert en gouvernance, développement et institutions panafricaines